Alain Jollois, l’imposteur qui a fait croire à toute une ville que Spielberg arrivait avec Julia Roberts

Illustration : clap de cinéma sur plateau de tournage, ambiance industrie du film
Plateau de cinéma — Photo : StockHouse Films llc / Pexels

Vous avez probablement raté l’info à l’antenne, mais France 2 diffuse ce dimanche 26 avril 2026, dans « Affaires sensibles », un documentaire fascinant sur l’un des plus gros mythomanes de la chronique judiciaire française : Alain Jollois, surnommé l’« imposteur professionnel ». Son coup de maître : avoir fait croire à toute la ville de Périgueux, en 2002-2003, que Steven Spielberg allait débarquer pour tourner un long-métrage avec Julia Roberts. Une arnaque démontée, jugée et largement médiatisée — mais qui sert encore aujourd’hui de cas d’école pour comprendre comment des escrocs habiles manipulent collectivités, hôteliers, élus et même services de sécurité avec une simple histoire bien racontée.

Qui est Alain Jollois, l’« imposteur professionnel » ?

Né le 23 janvier 1964 à Saint-Germain-en-Laye, Alain Jollois a bâti une carrière entière sur l’usurpation d’identité, la fausse promesse et la mise en scène. Producteur de cinéma américain, neveu d’un duc d’Argyll, lord écossais, agent secret du MI6, organisateur de sommets internationaux : il a tout été, ou plutôt fait semblant. Son profil tient en quelques mots — un homme charmeur, doté d’une mémoire et d’un sens du détail impressionnants, capable d’enrôler banquiers, hôteliers et élus locaux dans des récits qui paraissent absurdes vus de l’extérieur, mais qui marchent parce qu’ils flattent l’amour-propre de leurs cibles.

Le documentaire d’« Affaires sensibles », coproduction France Télévisions, France Inter et l’INA, retrace son itinéraire depuis ses premières condamnations en 1988 jusqu’à son incarcération actuelle. Car Jollois n’est pas une figure du passé : il a été condamné en juin 2025, à Bruxelles, à trois ans de prison ferme pour une nouvelle escroquerie. À l’heure de la diffusion, il purge sa peine — ce qui rend l’objet télévisuel d’autant plus saisissant : on parle d’un escroc actif jusqu’au présent, pas d’un personnage de cinéma.

Périgueux 2002-2003 : le coup Spielberg-Julia Roberts

L’arnaque qui l’a fait entrer dans la légende des escrocs français se déroule en deux temps, sur près d’un an. Jollois débarque en 2002 dans la sous-préfecture de Dordogne en se présentant comme un proche collaborateur de Steven Spielberg, mandaté par la production DreamWorks pour repérer des sites de tournage en Périgord. Le scénario : un long-métrage à gros budget, plusieurs semaines de tournage en région, Julia Roberts en tête d’affiche. La machine s’emballe : la mairie facilite les accès, des prestataires acceptent de pré-engager du matériel, des hôteliers réservent des suites, et — détail savoureux — une dizaine de gardes du corps sont recrutés pour assurer la sécurité du tournage à venir. Une luxueuse maison est même louée pour héberger l’équipe américaine.

Le clou de l’histoire reste cet épisode où un comité d’accueil est dépêché à l’aéroport pour saluer l’arrivée de Julia Roberts. L’avion n’atterrira jamais. Au total, Jollois aura signé un chèque sans provision de 30 500 euros, laissé derrière lui une cohorte de prestataires lésés, et reçu en 2003 une condamnation à 36 mois de prison, dont 18 ferme. Le coût pour les victimes, pris dans son ensemble, dépasse 30 000 euros — sans compter le préjudice d’image pour la ville et les heures de travail dépensées en pure perte par les services publics.

Une carrière d’escroc qui s’étale sur près de quatre décennies

L’affaire de Périgueux n’est pas un coup d’essai. Elle s’inscrit dans une trajectoire longue, jalonnée d’épisodes qui se ressemblent étrangement. Dès 1987, à Amiens, Jollois prétendait organiser une rencontre entre les chefs d’État français, italien et grec. En 1996, déjà à Chinon, il se faisait passer pour un représentant de production cinématographique de Spielberg — première version du scénario qu’il rejouera à Périgueux six ans plus tard. En 1997, à Jersey, il est directeur de film et neveu du duc d’Argyll, accumulant les dettes d’hôtel non honorées. En 1999, à Paris, il escroque autour de 12 000 à 18 000 euros en usurpant l’identité du clan MacGregor pour une opération immobilière fictive.

Les années 2010-2020 prolongent la série. En 2018, il devient agent secret du MI6 — l’idée vient probablement d’un James Bond mal digéré. Entre 2019 et 2020 dans le Jura, il monte une arnaque à 80 000 euros en se faisant passer pour un lord écossais. En 2021-2022 en Bretagne, il escroque encore 4 000 euros sur de fausses prestations de rénovation. La condamnation belge de juin 2025 confirme que ni les années passées en détention ni la médiatisation de ses dossiers n’ont infléchi le mode opératoire : Jollois recommence, dès qu’il peut, et trouve toujours des victimes.

Pourquoi des élus, des chefs d’entreprise et des services publics se laissent prendre

L’aspect le plus dérangeant de ces dossiers, c’est moins la roublardise de Jollois que la facilité avec laquelle il convainc des interlocuteurs censément aguerris. Plusieurs ressorts psychologiques se croisent. Le premier est l’effet de halo : un homme qui parle bien, connaît du vocabulaire de l’industrie ciblée et cite des noms prestigieux gagne d’emblée une présomption de crédibilité. Le deuxième est l’amour-propre territorial : se voir promettre un tournage Spielberg dans sa ville flatte les élus, les notables, les commerçants — refuser, c’est paraître pingre ou frileux. Le troisième tient à la mécanique des prestataires : chaque acteur engagé (hôtelier, garde du corps, traiteur) voit ses pairs dire oui et conclut qu’il manque une information s’il doute.

Ces ressorts ne sont pas propres aux grandes arnaques cinématographiques. Ils alimentent la majeure partie des escroqueries collectives que les services de gendarmerie traitent chaque année, du faux investisseur qui annonce une usine à monter dans la région au faux chef d’État qui démarche pour des dons. La liste des signaux qui doivent alerter sur des arnaques en France rejoint d’ailleurs ce qu’on observe ici : aucune pièce justificative officielle, beaucoup d’urgence dans la décision, des chiffres qui paraissent un peu trop ronds, et un climat de promesse qui interdit la moindre vérification de fond.

Ce que change la médiatisation par « Affaires sensibles »

Diffuser un dossier comme celui-là sur France 2 à 23 heures un dimanche soir n’a pas grand-chose d’anecdotique. La case « Affaires sensibles » est une coproduction France Télévisions–France Inter–INA, adaptée d’une émission radio qui creuse depuis des années les grands faits divers et les escroqueries hors norme. Le format télévisé apporte les images, les témoignages caméra des victimes et des enquêteurs, et la chronologie remontée à partir des archives. Pour le grand public, c’est une porte d’entrée pédagogique : on voit comment la mécanique se met en place, étape par étape, jusqu’au moment où la machine s’emballe et où plus personne n’ose remettre en cause le récit du soi-disant producteur.

Pour les services publics et les acteurs économiques locaux, le documentaire fonctionne aussi comme un retour d’expérience. Les exemples manquent rarement, mais ils sont rarement traités à cette échelle. Difficile, après avoir vu défiler la chronologie d’une arnaque qui a coûté plusieurs dizaines de milliers d’euros à une ville moyenne, de continuer à signer des contrats sur la foi d’une carte de visite et d’un coup de téléphone. La vigilance sur les faux fournisseurs et les escroqueries au virement IBAN relève du même réflexe : vérifier avant de signer, demander des documents officiels, recouper avec une source indépendante.

Comment se protéger face à un imposteur de ce calibre

Quelques règles pratiques sortent de la lecture des dossiers Jollois. D’abord, exiger un contrat écrit avant tout engagement financier ou logistique, et refuser tout démarrage sans pièce d’identité du donneur d’ordre vérifiable. Ensuite, recouper systématiquement les noms cités auprès des entités officielles — un appel à la production ou à l’agent du studio en question prend dix minutes et démonte la moitié des arnaques de ce type. Troisièmement, se méfier des récits qui combinent prestige international, urgence dans le calendrier et discrétion exigée : la combinaison des trois est la signature d’un imposteur.

Pour les particuliers visés à plus petite échelle (faux artisan, faux représentant d’une administration, faux conseiller), les réflexes sont les mêmes en miniature : pas de paiement comptant, pas de chèque sans contrat préalable, vérification systématique du numéro Siren ou Siret, et signalement à la plateforme Cybermalveillance ou au 33700 dès le premier doute. Les escrocs comme Jollois prospèrent sur la rapidité de décision qu’on leur concède ; ralentir suffit souvent à faire tomber le récit.

Ce qu’il faut savoir sur le dossier

« Affaires sensibles : Alain Jollois, profession imposteur » est diffusé ce dimanche 26 avril 2026 en seconde partie de soirée sur France 2, et restera disponible en replay sur france.tv. Le documentaire couvre quatre décennies d’arnaques, de Périgueux 2002 à la condamnation belge 2025, et donne la parole à plusieurs victimes. Au-delà du portrait, c’est un manuel pratique de la manipulation collective, montrant pas à pas comment un seul homme convainc une ville entière, un palais d’hôtel ou un conseil municipal de financer son train de vie. Le coût des illusions reste, lui, bien réel : plus de 30 000 euros pour la seule affaire Périgueux, des dizaines d’autres victimes sur la durée, et une carrière criminelle que ni les peines purgées ni la médiatisation n’ont fait taire.

Commentaires

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

    Laisser un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *