En Belgique, une vague d’escroqueries venue des espaces en ligne de condoléances s’attaque depuis le début de l’année 2026 aux familles endeuillées. La plateforme belge Dansnospensees.be, gérée par les pompes funèbres DELA, a recensé plus de 130 signalements en trois mois. L’arnaque au deuil consiste à glisser, sous un faux message de sympathie, la promesse d’une assurance-vie au nom du défunt. Dans les semaines qui viennent, les spécialistes redoutent que la technique ne traverse la frontière française, comme le font régulièrement les grandes escroqueries numériques. Voici comment reconnaître le piège, comment réagir si un proche a répondu, et comment armer votre entourage avant qu’il ne soit visé.
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D’où vient cette forme d’escroquerie qui vise les endeuillés
C’est Caroline Hombroukx, responsable de la plateforme Dansnospensees.be – DELA, qui a tiré la sonnette d’alarme après avoir vu revenir le même scénario encore et encore. En trois mois, plus de 130 familles belges ont reçu un message frauduleux après avoir publié un avis de décès ou un espace de condoléances en ligne. Les escrocs ratissent donc un terrain émotionnellement épuisant, où la vigilance est au plus bas et où chaque mot d’empathie est précieux.
La fraude au deuil n’est pas encore massivement documentée en France, mais plusieurs sites spécialisés en sécurité numérique la surveillent de très près. Les escroqueries circulaires — faux SMS colis, faux banquier, faux avis d’amende — ont toutes franchi les frontières en quelques semaines ces dernières années. Le mécanisme belge a tout pour être dupliqué ici : les sites d’avis de décès français, comme les pages de pompes funèbres ou les journaux régionaux, laissent aussi lire en clair le nom du défunt, parfois l’adresse et souvent l’identité des proches. Autant d’informations qui arment un message frauduleux crédible et ciblé.
Le message type glissé dans les condoléances en ligne
Le modèle varie peu d’un cas à l’autre. L’escroc publie d’abord un message de circonstance dans l’espace de condoléances, puis contacte la famille en privé, souvent via la plateforme elle-même, parfois par email ou SMS. Le texte vérifié par plusieurs médias belges commence ainsi : « Nous vous présentons nos sincères condoléances et profitons pour vous informer de l’existence d’un contrat d’assurance vie en son nom dont vous êtes bénéficiaire. »
Le faux interlocuteur se présente alors comme avocat, notaire ou assureur. Il explique qu’une procédure rapide permettrait de débloquer cette somme, à condition d’envoyer plusieurs pièces : une copie du certificat de décès, une photocopie recto-verso de la carte d’identité du bénéficiaire, ainsi que ses coordonnées bancaires complètes. La dernière étape est toujours la même : « La prime d’assurance vous sera versée une fois les frais administratifs réglés. Merci de payer 200 € sur le compte suivant. » Une somme volontairement basse pour lever les dernières réticences d’une famille déjà émotionnellement éprouvée.
Ce que cherchent vraiment les escrocs derrière ce scénario
Les 200 euros ne sont qu’une porte d’entrée. Les vraies cibles, ce sont les données : carte d’identité et coordonnées bancaires ouvrent ensuite la voie à des opérations nettement plus coûteuses. Avec une pièce d’identité scannée et un RIB complet, un escroc peut tenter d’ouvrir un crédit en ligne au nom de la victime, souscrire un forfait mobile pour revendre l’appareil, ou simplement autoriser un prélèvement récurrent sur le compte bancaire. Les pertes réelles, une fois toutes les exploitations comptabilisées, peuvent dépasser plusieurs milliers d’euros par victime piégée.
Autre axe d’attaque : le phishing interne à la famille. Une fois qu’un escroc détient le nom, la date de décès et les coordonnées des proches, il peut enchaîner avec une seconde vague de messages ciblés, cette fois prétendument envoyés par un membre de la famille lui-même. Les familles recomposées, avec beau-parents éloignés ou cousins peu connus, sont particulièrement vulnérables à cette extension du piège, car personne n’a la cartographie complète des interlocuteurs légitimes.
Les signaux qui trahissent l’arnaque au deuil en trois minutes
Plusieurs éléments permettent de repérer une arnaque en quelques secondes, et la fraude au deuil ne fait pas exception. Premier signal : un vrai notaire, un vrai avocat et un vrai assureur ne contactent jamais une famille via une page de condoléances ou un simple SMS. Les études notariales et les compagnies d’assurance passent par un courrier recommandé, un rendez-vous téléphonique programmé, ou par l’intermédiaire d’un conseiller bancaire déjà connu de la famille. Un appel spontané d’un interlocuteur qui aurait « appris le décès » et disposerait déjà du nom, du prénom et d’un numéro de contrat doit immédiatement éveiller la méfiance.
Deuxième signal : la conversation glisse très vite en dehors de la plateforme publique. L’escroc propose un numéro de téléphone privé, une adresse Gmail fantaisiste, ou un compte WhatsApp. Tout pour quitter un espace observable et brouiller les traces. Troisième signal : la demande d’argent intervient toujours en amont de l’opération prétendue. Aucune procédure d’assurance-vie légale ne demande au bénéficiaire d’avancer des frais pour débloquer le capital. Enfin, le ton est excessivement compassionnel, avec un alignement chronométré sur le chagrin de la famille — un symptôme classique du piège émotionnel que partagent beaucoup d’escroqueries sentimentales.
Protéger un proche en deuil : les bons réflexes à adopter
Le meilleur réflexe se prend avant même la publication de l’avis de décès. Évitez absolument de mentionner l’adresse privée du défunt sur un faire-part numérique ou dans un espace de condoléances. Cette adresse est l’un des leviers les plus puissants pour personnaliser une tentative d’arnaque et gagner la confiance des proches. Sur les grands sites d’annonces nécrologiques, il est possible de limiter la visibilité des commentaires aux personnes identifiées, voire de fermer l’espace au public pour ne le laisser ouvert qu’aux proches invités par lien privé.
Parlez-en aussi explicitement au sein de la famille, y compris aux membres peu équipés numériquement. Une personne âgée qui vient de perdre son conjoint ne va pas spontanément soupçonner un faux avocat compatissant. Un message simple posté dans la conversation familiale, du type « personne ne doit répondre à un avocat ou à un assureur qui contacte spontanément », peut suffire à tuer le piège dans l’œuf. Et si vous gérez vous-même les démarches, prenez 30 secondes pour rappeler la règle : aucune institution légitime ne contacte une famille endeuillée par message en ligne ou par SMS à la suite d’un avis de décès. Pensez également à rappeler cette règle aux adolescents de la famille, qui sont parfois les premiers à répondre depuis un smartphone à des messages apparaissant comme bienveillants, sans mesurer le risque que représente le partage de la moindre information bancaire.
Pourquoi les arnaques émotionnelles explosent en 2026
La fraude au deuil s’inscrit dans un mouvement plus large. Les escrocs ont appris à industrialiser l’exploitation des émotions fortes : peur de l’amende impayée, angoisse d’un colis qui n’arrive pas, inquiétude d’un parent qui aurait perdu son téléphone. Le chagrin après un décès est, de loin, l’émotion la plus désarmante, et c’est précisément ce qui fait la redoutable efficacité du scénario importé de Belgique. Plusieurs observateurs belges notent que les messages s’appuient désormais sur des tournures personnalisées, parfois générées avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle capables de reformuler un texte « à la manière d’un notaire » pour passer les filtres mentaux des destinataires. Cette automatisation explique en partie la vitesse à laquelle les 130 premiers signalements belges se sont accumulés en quelques semaines, et explique aussi pourquoi les autorités françaises redoutent une importation rapide du schéma.
Que faire si un membre de la famille a déjà répondu
Premier réflexe si un proche a envoyé des documents personnels : couper tout contact avec l’escroc. Bloquez le numéro, bloquez l’adresse mail, ne répondez plus, surtout pas pour discuter ou confronter. Toute réponse alimente la conversation et donne d’autres informations à l’adversaire. Conservez en revanche l’intégralité des échanges sous forme de captures d’écran — ce sera la base d’une plainte et d’un éventuel signalement bancaire si les opérations frauduleuses démarrent.
Deuxième réflexe si des coordonnées bancaires ont été communiquées : contactez immédiatement votre banque pour faire opposition et demander la surveillance renforcée du compte. Certaines fraudes débutent plusieurs semaines après la capture des données, le temps pour l’escroc de tester prudemment le compte avec un petit prélèvement avant de passer à la grande échelle. Troisième réflexe : signalez la tentative aux autorités. La plateforme Pharos permet un signalement en ligne en quelques minutes, et un faux SMS d’arnaque reçu sur un téléphone peut également être transféré au 33 700, le service officiel de lutte contre les spams SMS en France. Déposer plainte en commissariat reste essentiel si des fonds ont été prélevés, pour permettre à la banque de déclencher une procédure de remboursement.
Ce qui change concrètement pour les familles françaises
L’arrivée probable de la fraude au deuil en France impose un nouveau réflexe : traiter la publication d’un avis de décès comme un geste public aux conséquences potentiellement lourdes. Il faut parler à sa famille avant de publier, limiter les informations personnelles accessibles en clair, et rappeler aux proches les plus vulnérables qu’aucun notaire ni assureur ne contacte spontanément via une page de condoléances. Si un message suspect arrive malgré tout, la règle tient en trois gestes : aucune information personnelle transmise, aucun paiement avancé, signalement immédiat aux autorités et à la banque. Le chagrin ne doit pas être une porte ouverte aux escrocs, et prendre cinq minutes pour briefer une famille avant les obsèques peut éviter des mois de complications administratives et financières.
